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Souffles et Sang à égalité | Yangming et Taiyin | Le Tam Tam de la vie

24 novembre 2022

Par Benny CASSUTO

Nous savons que les méridiens du yangming, de pied et de main, sont dits porteurs à moitié de Qi et à moitié de sang. Concernant les méridiens du taiyin, le méridien du poumon a plus de Qi et le méridien de rate plus de sang. Je formule l’hypothèse que dans leur association au sein du taiyin, sang et souffles se répartissent à parts égales. Je fais aussi l’hypothèse que cette qualité d’équilibre entre Qi et sang se manifeste dans l’existence même des 15 ème et 16 ème luo, xuli (estomac) et dabao (rate-pancréas), la liaison yin se retrouvant en surface, la liaison yang en profondeur. Elle se manifeste également dans le fait que les méridiens de taiyin de pied et yangming de pied croisent au niveau du pelvis.

Ainsi le méridien yang se retrouve à l’intérieur, donc en position yin, par rapport au méridien yin sur le ventre et le thorax.
Le yangming de pied porte les souffles du chongmai de concert avec le shaoyin de pied. Sur la face antérieure du ventre et du thorax, renmai est au centre, puis shaoyin, puis yangming et enfin taiyin.
Comme si, entre taiyin et yangming, le plus superficiel des yin et le plus profond des yang, il existait une constante alternance entre surface et profondeur, l’avers devenant le revers et inversement.

Alors, quelle importance accorder à cet équilibre du souffle et du sang au sein de ces méridiens ?
A mon sens, la question des rythmes est ici fondamentale. Yangming et taiyin sont fortement marqués par le souffle ancestral, zongqi, 宗氣.
Que ce soit par le point luo du taiyin de pied, 4 Rte gongsun 公孫, « grand-père-petit-fils » qui est aussi le point clé du chongmai, celui-ci véhiculant le souffle ancestral vers la poitrine, mer des souffles, puis vers les zongmai à la tête. Par le point qichong 氣衝 30E qui commande le tendon ancestral 宗筋 zongjin ,ou encore par le fait que le 15 ème luo, xuli 虛理, « structure du vide » et le 16 ème luo, dabao 大包, « l’enveloppe du grand », soient respectivement le canal et le vêtement de zongqi (Nanjing difficulté 26). Nous voyons que ces trajets sont comme la géographie du souffle rythmique ancestral.
C’est la pulsation indispensable aux souffles et au sang, au sang propulsé et vivifié par le souffle.
C’est l’inspir et l’expir, la rythmique du manger, des repas et de l’attention portée à la nourriture et à sa digestion. C’est aussi la rythmique sexuelle et la succession des générations. Et bien sûr, la pulsation cardiaque.
C’est la constante alternance entre ouverture et fermeture, lâcher et prendre, laisser libre et s’emparer.
Y aurait-il une éthique intime suggérée par l’équilibre qixue 氣血 au sein des taiyin et yangming ? Dans ce cas quelle serait-elle ? Pouvons-nous élargir le champ et considérer les
rapports du souffle et du sang sous l’angle des sociétés humaines et de la lutte ancestrale entre les défenseurs du partage et ceux de la propriété ?

Le partage :

L’eau se donne en partage. On dit, dans le Laozi 8 qu’elle bonifie et harmonise tous les êtres car elle ne lutte pas. Elle réside aussi dans les endroits où nous avons en général peur d’aller, les abysses. Ne pas lutter est une dynamique intérieure contre intuitive dans une culture comme la nôtre où la lutte et l’effort sont des valeurs incontournables. Pourtant, ne pas lutter n’est pas un éloge de la passivité et de la paresse. Cette posture demande une constante présence afin d’éloigner les besoins du moi habituel et habiter un plus grand corps, partagé, offert et accueillant, nourri et nourrissant.
Dans le Laozi, cette posture est incarnée par le sage, ou le roi, c’est pareil.
Shengren 聖人, le sage, est celui qui, par l’oreille et la bouche est le roi qui relie le ciel, la terre et l’humain. Celui qui réalise sa puissance de 德 en se plaçant en retrait, en accueillant la totalité des êtres, aimés ou pas, en ne pesant pas sur eux et en résistant à la tentation de s’emparer du monde. Aucune indifférence dans le détachement, une présence entière, complète et libre.

Il s’agit là de l’homme bon shanren 善人, celui qui ne lutte pas, qui sauve les êtres sans en abandonner aucun. Quel sens cela a-t-il ?
Accueillir la totalité des êtres c’est vivre le fait que nous avons un destin ming , que nous sommes traversés par la réalité, par ce qui est. Le yangming, la bouche, l’estomac, le gros intestin, joue le rôle de digérer toutes les circonstances, et, à la manière du lombric, d’en faire un terreau fertile. La bouche c’est aussi la parole, les mots étant comme de petits estomacs plus ou moins efficaces pour digérer la réalité.
Concernant le taiyin, la rate, le pancréas, le poumon apportent l’enveloppe et la douceur, la transmission des saveurs spécialement concentrées au cœur et au foyer supérieur en général. Souffles et sang en découlent.
On peut alors se figurer la dynamique des 15 ème et 16 ème luos.
Xuli comme un axe central vide animé d’un péristaltisme subtil, en charge d’accueillir et de raffiner la totalité du réel. Un cœur xin au sein du cœur qui en entretient la profondeur abyssale.

Cet extrait des quatre traités de l’esprit de Guanzi semble illustrer ce propos :

心以藏心 xin yi cang xin
L’esprit recèle un esprit
心之中又有心焉 xin zhi zhong you you xin yan
Au cœur de l’esprit il y a encore un esprit
彼心之心 bi xin zhi xin
Pour cet esprit de l’esprit
意以先言 yi yi xian yan
L’intention précède les mots
意然後形 yi ran hou xing
Après l’intention viennent les formes
形然後言 xing ran hou yan
Après les formes viennent les mots
言然後使 yan ran hou shi
Après les mots vient la réalisation
使然後治 shi ran hou zhi
Après la réalisation vient la mise en ordre
不治必亂 bu zhi bi luan
Sans mise en ordre c’est nécessairement le désordre
亂乃死 luan nai si
Le désordre c’est la mort

Dabao est comme une peau subtile, rythmée qui, non seulement nous entoure et nous protège mais qui s’infiltre aussi pour animer toutes les enveloppes, les fascias, les diaphragmes, constituer un réseau respirant qui nous relie à l’immensité, au ciel-terre, au mystère. Une mise en ordre nécessaire à la vie.
Xuli et dabao, comme la baguette et la peau d’un tambour, une fois vide, une fois plein, une fois yin, une fois yang. Les ancêtres archaïques nous invitent, par leur musique, à accueillir et à laisser libre le monde dans lequel nous vivons, auquel nous appartenons, à le vivre pleinement.
Souffles et sang battant la mesure, reliés aux rythmes du Ciel-Terre, des jours, des nuits, des saisons, des montées et des descentes des pluies, du Dragon, du Tigre…

La propriété :

Dès que nous possédons, nous avons peur de perdre. L’esprit n’est plus tranquille. Nous désirons plus, nous voulons faire croître notre bien, notre bien-être, notre confort.
Quelque chose se serre, se fige.
Nous sommes comme ça avec la vie elle-même, comme si notre corps était en notre possession. En un sens, c’est vrai, il nous appartient, nous lui appartenons. Mais, comme on l’énonce au chapitre 16 du Laozi ou comme le disait un de mes professeurs de Qigong, perdre son « moi » est le chemin, ce n’est pas un danger.
Nous sommes aussi comme ça avec les autres, nos amours, nos enfants, nos patients, nous voulons trop pour eux, une part de nous considère qu’ils nous appartiennent et cela contribue à la perte de notre tranquillité et aussi de notre efficacité.
Dabao et xuli sont moins paisibles, l’enveloppe se resserre, la poitrine s’agite.
L’équilibre des souffles et du sang se dégrade, les rythmes se désorganisent. La musique est moins harmonieuse dans le pays qu’est ma personne mais aussi dans le monde que j’habite. Les riches deviennent de plus en plus riches, les pauvres de plus en plus pauvres.
Le tam-tam de la vie sonne faux, les colères grondent, les uns sont repus, les autres ont faim.
Le vide n’est plus une pulsation de vie mais un manque insupportable.
L’enveloppe devient une cuirasse limitée. Le grand corps, celui qui se réjouit de ne pas tout saisir, se rétracte pour contrôler le réel, sans la moindre chance d’y parvenir.
Dans le Yijing, on parle alors du petit humain xiao ren 小人 en comparaison au grand humain da ren 大人.

Humilité :

Certains se diront alors qu’ils visent à être un grand humain, d’autres qu’ils resteront toujours des petits humains.
Néanmoins, nous ne pourrons pas échapper, dans notre existence, à la coexistence des deux.
Nous sommes petits et grands, sang et souffles, terrestres et célestes.
Au chapitre 27 du Laozi, la relation entre le petit et le grand, entre l’homme bon et l’homme « pas bon » est clarifiée. En voici un extrait :

善人者不善人之師 Shan ren zhe bu shan ren zhi shi
L’homme bon est le maître de l’homme de peu (pas bon)
不善人者善人之資 Bu shan ren zhe, shan ren zhi zi
L’homme de peu est la matière de l’homme bon
不貴其師 不愛其資 Bu gui qi shi, bu ai qi zi
Ne pas honorer son maître, ne pas aimer sa matière,
雖智大迷 是謂要秒 Sui zhi da mi, shi wei yao miao
Quelle que soit la sagesse, c’est un grand désastre. C’est ce qu’on appelle l’essence du subtil

Ces deux dimensions, bon et pas bon, existent en nous, bien sûr. Une part généreuse, qui s’offre et qui laisse le réel libre et une part inquiète, qui s’agrippe et qui s’empare des choses, qui a peur de perdre et de manquer.
On pourrait même dire qu’une part de nous, reliée à un au-delà de l’existence, avant la vie et après la mort, n’a pas peur de perdre son moi ( mei shen bu dai 沒身不殆 ) qu’on pourrait traduire « perdre la vie n’est pas un danger » (Laozi 16)
Une autre part de nous a peur, celle qui ne croit que ce qu’elle voit, que ce qu’elle peut saisir.
Ces deux parts de nous-même se combattent souvent alors qu’elles sont indissociables comme wu et you . Ensemble, tong , avoir et ne pas avoir, saisir et ne pas s’emparer, c’est cela le mystère insondable, la porte de toutes les subtilités, nous dit le chapitre premier du Laozi.

Ensemble, sang et souffles, inséparables.

Yangming et taiyin semblent en charge de leur répartition équitable, de la musique qui les anime, flûte et tambour, lorsque plein et vide se combinent harmonieusement, le plein nous donnant un contour vaste, le vide nous maintenant au centre.

Bibliographie :

Daodejing. Laozi. Le livre de la Voie et de son pouvoir.
– Les quatre traités de l’esprit. Guanzi. Ed. Les Belles Lettres.
Nanjing. Le traité des difficultés.
– Vide et Grand, une métaphysique au centre du corps. Benny Cassuto Actes du congrès AFA
2003 à Giens.