Article1_Yang_Ming

Yangming | Masculin et Dynamique de l’Incertitude

2 février 2013

Par Benny CASSUTO
/ Congrès AFA / St Antoine l’Abbaye 2012



Au chapitre 79 du Suwen, Leigong répond à la question de l’Empereur Jaune sur les catégories du Yin et du Yang, à propos du Yangming :
Er yang wei wei 二陽 為 維, « le 2ème yang (Yangming) c’est ce qui réunit, ce qui attache.
Au chapitre 79 encore, il est dit : er yang wei wei 二 陽為 衛 le deuxième yang fait la défense.
Jetons un œil à la définition du Grand Ricci pour le caractère wei signifiant défense et pour celui signifiant réunion.

Wèi
1. a. Défendre; garder; protéger. b. Escorte; gardien; veilleur; vigile. c. (Adm. hist.) Garde; garnison; unité militaire territoriale (dyn. Yuan – dyn. Ming). d. Zone frontière; la dernière des cinq zones de 500 lǐ de large entourant le domaine impérial et formant la frontière du pays. 2. (Méd. chin. trad.) Défense : a. Qualité des souffles yáng qui protègent la vie en assurant le réchauffement rythmique des mouvements d’ouverture et de fermeture; la vivacité des circulations. Ils sont couplés aux souffles de yíng, la reconstruction. b. Niveau le plus extérieur des quatre niveaux corporels, dans la systématique des maladies par réchauffement ( 溫病 wēn bìng).

Wéi
1. Cordon; attache; fibre; filament. Lier; attacher; unir; réunir. 2. Principe; règle. 3. Maintenir; sauvegarder; préserver. 4. Coin; angle. 5. (Math.) Dimension (de l’espace). 6. :: wéi Réfléchir à; penser; évaluer. 7. :: wéi a. Mais. b. Seulement. c. Partic. explét. ou euphon. 8. Avec. Ensemble. 9. À cause de. 10. Ds 維州 wéi zhōu (Géogr. hist.) Wei Zhou, anc. préfect. qui était située dans le nord-est de l’ act. district de 理縣 Li Xian, au 四川 Si chuan. 11. N. f.

L’attache et la défense, donc. La réunion et la frontière.
Yangming est à la fois marqué par le souffle de la séparation et par celui de la réunion.

Le chapitre 6 du Suwen, repris au Jia Yi Jing (livre 2 chapitre 5) dit que le Yangming fait la fermeture (he) alors que Taiyang fait l’ouverture (kai) et Shaoyang la charnière (shu ).
« Lorsque la fermeture est rompue, le souffle n’a pas d’endroit où s’arrêter et la maladie wei apparaît. »(JYJ Livre 2 Ch.5)

Voilà posés quelques éléments pour alimenter notre réflexion.

LE MASCULIN :
Comment définir le masculin pour sortir des idées classiques représentant cette fonction ?
La fonction masculine est, à mon sens, ce qui permet de tisser du lien dans une certaine distance avec ce à quoi on se relie. En effet, à l’origine, nous ne naissons pas dans le corps d’un homme. Le lien qui se tisse entre un père et son enfant est d’emblée porteur d’une distance. Le père attend son enfant dans le corps de l’autre et dans son esprit.
Bien sûr une mère attend aussi son enfant dans son esprit. Ce qui œuvre là c’est sa dimension masculine. Celle qui accueille la différence, l’autre. En d’autres termes, ce qui permet de tisser un lien alors même que le lien de corps est discret, ce sont les images et le langage par lesquels on accueille l’enfant avant même sa naissance. En imaginant son sexe, son nom, les situations futures, les ressemblances, en se remémorant sa propre histoire.

Dans le déni de grossesse, cette fonction s’efface dramatiquement jusqu’à nier la réalité de la grossesse. La possibilité d’être habitée d’un autre est inimaginable et le corps lui-même efface tous les signes d’une grossesse. C’est dire à quel point l’esprit influence le corps et le ressenti.

Pour la femme aussi la grossesse se déroule dans le corps d’un autre. Le fœtus se développe dans son placenta qui le sépare en même temps qu’il le relie à l’utérus de la mère. Le placenta, avec ses enveloppes, son cordon, son liquide amniotique et sa « galette », crée les conditions de la vie qui consiste à être séparé et relié à la fois. Il est comme une matrice cosmique qui établit des lois, des règles pour que le fœtus se développe dans les meilleures conditions, abrité par un toit. Ce toit est limité dans le temps, 10 mois lunaires chez les humains.
Ce temps de grossesse, les chinois le nomment ling , un caractère un peu magique qui représente un rituel sacré, chamanique, une danse et des chants pour appeler la pluie qui finit par tomber. Un caractère qui signale la présence nécessaire des esprits pour qu’une forme tangible apparaisse.
L’esprit est nécessaire à l’apparition de la vie et à son maintien dans des conditions adéquates pour qu’un humain se développe. En effet, après la naissance, lorsqu’on passe de la vie aquatique à la vie aérienne, du poisson Kun à l’oiseau Peng dirait Zhuangzi dans le premier chapitre de son ouvrage, ce qui poursuit le travail du placenta (aquatique) c’est le langage et les affects (aériens). C’est le juste équilibre entre les dimensions de distinction-séparation et de relation-attachement qui contribuent à la santé, physique et mentale, de l’enfant.

La fonction masculine soulage une mère de trop d’attachement et de responsabilité vis-à-vis de son enfant. Le destin de celui-ci ne dépend pas de la seule attention maternelle. Il est suspendu au Ciel, comme pour tout un chacun, il nous échappe, et il s’agit d’accorder sa confiance à ce qui fait de l’enfant un individu séparé, destiné à devenir un adulte. On oublie trop souvent qu’en faisant des enfants on fait, en fait des adultes. Notre vie d’adulte est bien plus longue que notre vie d’enfant.
Mais la fonction masculine est aussi ce qui donne des devoirs à un père : celui de ne pas se défausser de sa responsabilité sous prétexte que l’enfant ne se développe pas dans son corps. Il doit savoir qu’il se développe dans son esprit. Sans père, l’esprit peine plus à être libre. Celui aussi de reconnaître le lien de filiation et la responsabilité de poursuivre la fonction placentaire qui consiste à protéger, à nourrir et à faire croître, par l’attachement et la distinction, le respect dû à l’autre et l’amour qui construisent un être.
Inceste et abandon sont les deux symptômes graves de la défaillance du masculin chez les hommes. Attachement excessif pouvant conduire à la haine ou à la mélancolie sont, eux, les symptômes de la défaillance de la fonction masculine chez les femmes. Mais la transmission du masculin à travers les générations concerne les femmes autant que les hommes. Le masculin de la mère est aussi déterminant que celui du père pour la vitalité de l’enfant que nous avons tous été.

Yangming :
Mais quel est le rapport avec le Yangming ?
Yangming est l’intériorisation de la lumière jusqu’aux confins du corps. Comme à l’automne ou au crépuscule, le soleil descend vers la terre qui rougeoie et resplendit.
Yangming c’est l’estomac et le gros intestin, c’est la « lumière digestive » qui va de la bouche à l’anus.
La bouche est porteuse de plusieurs fonctions : manger, parler, embrasser aussi. Nutrition et relation. Le nourrisson a besoin des deux. Sans amour, le bébé est à peine viable. Il ne suffit pas de le nourrir avec le lait, il a soif d’amour, de mots et de regards affectueux. Il a besoin de se construire dans le psychisme et dans le cœur de ses parents.
L’intention Yi qui préside à la relation est comme le soleil qui réchauffe la terre. Ce caractère, que nous connaissons bien, représente la note de musique sur le cœur. On dit que c’est l’émoi ressenti au chant de l’oiseau. La vibration de l’autre nous touche et nous émeut. C’est ainsi que l’autre se faufile en nous. Nous l’intégrons directement comme une partie de nous-même, comme lorsque nous mangeons et que nous faisons du soi avec de l’autre. Avec la nourriture nous nous représentons assez bien, par les formes et les saveurs, ce que nous ingérons et nous pouvons refuser ou pas d’y goûter selon notre désir.
Avec l’autre c’est plus difficile si le langage vient à manquer. Nous sommes habités par des sensations que nous avons plus ou moins de mal à nous représenter. C’est là que le langage est important.
En effet, on peut voir les mots comme des petits estomacs subtils qui nous permettent de digérer les différentes situations. En d’autres termes, c’est de la fonction symboligène dont il s’agit, celle qui permet que, par les mots et les images, les choses fassent sens, que les sensations produisent du sens.
En chinois, le caractère qui veut dire signifier, nommer, est wei . A gauche on y voit le radical du langage, yan et à droite c’est wei , l’estomac.
On remarquera tous ces homophones rencontrés depuis le début de l’exposé, en relation avec le yangming. Wei , le lien, l’attache, wei , la défense, wei , nommer, wei , l’estomac. On pourrait y rajouter wei , infime, subtil, mystérieux, qui désigne aussi la fragmentation extrêmement fine de la nourriture par l’estomac afin que les saveurs subtiles (wei ) composent harmonieusement le corps.
C’est donc le langage qui nous permet de nous représenter notre réalité, d’en faire du sens qui libère et apaise l’esprit. Distinguer, relier, rattacher et différencier sont les fonctions du Yangming et à ce titre, très pertinentes pour attester du fait que, comme Jacques Lacan le disait : « Le corps est structuré comme un langage » mais aussi comme Françoise Dolto l’a théorisé, le corps est porteur d’une image inconsciente qui aspire à être reconnue dans la relation.

La fonction masculine est celle qui préserve le sens au delà des évidences. Le sens n’est pas toujours, et loin de là, du registre de la causalité.
La causalité est, en quelque sorte, le sens évident, rassurant qui permet de composer avec les aspects manifestes de la réalité.
Dans la vision taoïste, on dirait qu’il s’agit là de la fonction de l’avoir, you . Ce registre nous permet de nous orienter dans la réalité, entre un avant et un après, dans un rapport de cause à effet. C’est le domaine des certitudes sur lesquelles on peut s’appuyer comme on s’appuie sur un sol ferme, tangible. On est sûr de sa mère, elle nous a porté en son sein. Il n’ y a pas de doute concernant la mère.

L’incertitude commence avec le père. Celui-ci n’est jamais sûr d’être le géniteur, sauf à pratiquer un test de paternité, ce qui n’est pas, et loin de là, une pratique généralisée. Heureusement d’ailleurs. En fait, l’homme accorde sa confiance à la femme qui lui dit « c’est toi le père »et qui dit à son enfant « c’est lui, ton père ». La paternité se fonde dans la confiance, la foi dans le langage, celui de la femme qui porte l’enfant, langage supposé sincère. Cette dimension inaugure un autre espace de vie et de pensée qui est celui de l’incertitude. Une incertitude qui n’a rien d’une insuffisance, une incertitude ontologique dont nous sommes tous tissés puisque, au bout du compte, la vie nous échappe, elle ne répond pas toujours à nos plans, à nos désirs.
La fonction masculine, telle que nous la concevons ici, nous invite à nous appuyer sur un sol moins tangible, à tenir debout même au sein des incertitudes. Ce n’est plus le monde de la causalité mais celui de la confiance, de la foi dans la direction intérieure.
Toujours d’un point de vue taoïste, il s’agit là de la fonction du vide, du non avoir wu .
La dialectique entre you et wu, avoir et ne pas avoir, est au cœur de toute la réflexion taoïste sur le vivant.
Wu yu, 無欲 sans désir, c’est pour contempler la subtilité du mystère, nous dit le chapitre 1er du Laozi. You yu 有欲 avec désir, c’est pour contempler les effets tangibles, manifestes.
Ces deux états, avec et sans désir, sont des modalités de la conscience qui coexistent en nous. Nous sommes tout à la fois dans un rapport de causalité avec la réalité et dans une approche sensible, globale, intuitive proche de celle du nourrisson. Celui-ci n’a pas encore le langage parlé mais sa perception marche à plein et organise le corps sensible en un proto langage, une intention Yi profonde. Celle-ci attend les images Xiang et les paroles Yan pour qu’une respiration psychique soit possible et que ces trois-là se relient. Qu’ils se relient non pas dans une pensée causale qui peut ne pas avoir de fin, mais dans une relation plus discontinue où le secret de la profondeur ne serait pas violé mais simplement approché, caressé par les mots et les images. La profondeur a besoin de cette approche discrète pour rester vivante.
La lumière du Yang ne vient pas à bout du mystère des profondeurs mais l’éclaire en lui donnant des formes qui changent avec les moments, les humeurs, les contingences. Les choses ne sont pas fixées une bonne fois pour toutes. Les mots et les images sont cette lumière, ils sont ces petits estomacs qui, chaque jour, nous aident à digérer le destin que nous forgeons et traversons en lui conférant du sens. Ce sens n’est pas définitif car la lumière qui l’éclaire change avec le temps et l’histoire.
Le langage, en ce cas, permet d’approcher ce qui est indicible sans résoudre l’énigme. C’est le langage sur le mystère de la vie et de la mort, sur l’amour, sur les affects et les sentiments. Un langage constitué de son insuffisance mais qui, comme la poésie, saisit les choses sans les dénaturer.

Le chapitre 32 du Laozi évoque bien cette dynamique du langage et de la limite nécessaire de celui-ci afin de nous accorder avec le souffle du Dao. Il dit ceci :

道常無名。朴雖小,
dao chang wu ming pu sui xiao
Aucun nom pour le Dao constant. Le bois brut, bien que petit,
天下不敢臣。
tian xia bu gan chen
Personne au monde n’aurait l’audace de l’assujettir

候王若能守,
hou wang ruo neng shou
Mais quand Princes et Rois veillent sur lui
萬物將自賓。天地相合,以降甘露,
wan wu jiang zi bin tian di xiang he yi jiang gan lu
Les Dix Mille Etres s’invitent spontanément. Ciel et Terre, mutuellement, s’harmonisent
et la Rosée douce se met à descendre.
人莫之令而自均。
ren mo zhi ling er zi jun
Les humains, sans décret, s’ajustent équitablement
始制有名;名亦既有,夫亦將知止;
shi zhi you ming ming yi ji you fu yi jiang zhi zhi
Quand commence la découpe (du bois brut) apparaissent les noms.
Dès qu’il y a des noms, il faut savoir s’arrêter.
知止所以不殆。
zhi zhi suo yi bu dai
Sachant s’arrêter, alors aucun danger
譬道之在天下,由川谷之於江海。
pi dao zhi zai tian xia you chuan gu zhi yu jiang hai
La métaphore du Dao sur terre : comme les rivières et les ruisseaux qui se jettent dans les grands fleuves et les océans.

Que nous dit ce chapitre ?
Que pour abriter l’infime, le fil ténu du mystère, il nous faut veiller sur le silence qui permet aux êtres de s’ajuster, aux situations de se dénouer et qui permet aux articulations de coulisser grâce à cette rosée douce qui n’est pas sans rappeler le caractère Ling évoqué plus haut, représentant la réponse du Ciel au chant ajusté, prière pour la pluie. Cette prière ajustée est une posture qui préserve le mystère des origines au sein même du langage. C’est pour cela que le texte met en garde contre un langage qui ne saurait trouver sa limite. Qui serait sans fin. Un tel langage chercherait à capturer le Dao, le bois brut, et non à l’abriter. La découpe ne suivrait plus la veine du bois. Un tel langage est dangereux, nous dit le texte. Qu’il trouve sa limite évite le danger.
Ainsi, les paroles, qui sont comme des petits ruisseaux et des rivières, peuvent rejoindre les grands flots indomptables des grands fleuves et des océans mystérieux. Paroles et silence ne sont pas séparés et procèdent du même grand mouvement de vie, du même souffle originel.

Yangming :
Au chapitre 44 du Suwen, la question de la limite, et des désordres physiques que son absence engendre, est abordée.
Souvenons-nous du commentaire au chapitre 6 du Suwen dans le JiaYiJing évoqué au début de l’exposé :
« Lorsque la fermeture est rompue, le souffle n’a pas d’endroit où s’arrêter et la maladie wei apparaît. »(JYJ Livre 2 Ch.5)
Le chapitre 44 du Suwen traite des maladies Wei, des impotences et des flaccidités. Celles-ci sont provoquées par la chaleur qui est dans les cinq organes.

Extraits du texte :
思 想 無 窮 , 所 願 不 得 ,
Si xiang wu qiong, suo yuan bu de
Quand pensées et aspirations sont sans limite, n’obtenant pas ce qu’on désire,
意 淫 於 外 , 入 房 太 甚 ,
Yi liu yu wai, ru fang tai shen
L’intention se déversant à l’extérieur, pénétrant l’alcôve de façon excessive,
宗筋 弛 縱 , 發 為 筋 痿 ,
Zong jin chi zong, fa wei jin wei
Le tendon ancestral se relâchant, survient alors l’impotence des tendons,
及 為 白 淫 。
Ji wei bai yin.
Jusqu’à des écoulements blancs.
故 下 經 曰 :
Gu xia jing yue :
Ainsi le traité du bas dit :
筋 痿 者 生 於肝 使 內 也 。
Jin wei zhe sheng yu gan shi nei ye.
Le wei des tendons naît de l’utilisation (excessive) du foie à l’interne.

Plus loin le texte continue :

帝 曰 : 如 夫 子 言 可 矣 。
Di yue : ru fu zi yan ke yi.
L’Empereur dit : ce sont des paroles de Maître.
論 言 治 痿 者 , 獨 取 陽 明 何也 ?
Lun yan zhi wei zhe, du qu yang ming he ye ?
Mais pourquoi la théorie dit-elle que pour soigner les wei on doit seulement prendre le yangming ?
岐 伯 曰 : 陽 明 者 五 臟 六 腑 之 海 ,
Qi Bo yue : yangming zhe wu zang liu fu zhi hai
Qi Bo répondit : Yangming c’est la mer des 5 organes et des 6 entrailles
主 潤 宗 筋 , 宗 筋主 束 骨 而 利 機 關 也 。
Zhu run zongjin, zongjin zhu shu gu er li ji guan ye
Il maîtrise l’imbibition du tendon ancestral qui, lui, a la maîtrise de la colonne vertébrale et des articulations. (De la cohésion des os et des mécanismes et barrières)
沖 脈 者 , 經 脈 之 海 也 ,
Chongmai zhe, jingmai zhi hai ye,
Le Chongmai, c’est la mer des méridiens,
主 滲 灌 溪 谷, 與 陽 明 合 於 宗 筋 ,
Zhu shen guan xi gu, yu yangming he yu zongjin
Il gouverne l’imbibition et l’arrosage des torrents et des vallées, avec yangming il se réunit au tendon ancestral

陰 陽 皆 宗 筋 之 會 , 合 於 氣 街 ,
Yin yang jie zongjin zhi hui, he yu qi jie,
Yin et yang ensemble font réunion au tendon ancestral, cette réunion est au point Qijie (30E)
而 陽明 為 之 長 , 皆 屬 於 帶 脈 ,
Er yangming wei zhi zhang, jie shu yu Daimai,
Et Yangming est le plus important, ensemble ils dépendent du Daimai
而 絡 於 督 脈 。 故 陽 明 虛 , 則 宗筋 縱 ,
Er luo yu Dumai. Gu yangming xu, ze Zongjin zong,
Et se relient au Dumai. Ainsi, quand Yangming est vide le tendon ancestral se relâche
帶 脈 不 引 , 故 足 痿 不 用 也 。
Daimai bu yin, gu zu wei bu yong ye.
Daimai ne tire plus, alors les pieds sont impotents et ne fonctionnent plus.

Yangming, en tant que fermeture, gouverne la région du tendon ancestral ou rassemblement des tendons. Il permet l’érection du corps à la verticale et la cohésion des articulations.
Mais si, dans les pensées et les désirs, il y a une sorte d’emballement où l’interruption est impossible, toute tranquillité disparaît. Frustration, obsession et tristesse prennent le dessus, on dit que le foie fonctionne trop à l’intérieur et c’est comme si on avait des relations sexuelles incessantes.
Si les mots et les pensées deviennent incessants, s’il n’y a plus aucune place pour le vide et le silence, pour abriter et suivre le mystère de l’existence, les pieds ne fonctionnent plus, la fermeture ne fonctionne plus et le souffle ne sait plus où s’arrêter.

Lorsque le masculin est tranquille, il nous aide à supporter la perte. Nous sommes limités dans un monde illimité et il nous faut nous détacher de l’envie de tout saisir, laisser vivre et mourir. Cela nous échappe, au bout du compte.
Ne pas savoir s’arrêter représente un danger (Laozi 32).
Perdre son corps, son moi inquiet, celui qui ne connaît pas la constance et qui se ferme, par contre, n’est pas un danger (Laozi 16).

Yangming, par sa dynamique de fermeture, se tourne vers l’interne, il éclaire le silence sans le déranger. Le caché est moins angoissant et la perte supportable.
Si Yangming ne ferme pas, si le souffle ne sait plus où s’arrêter, alors il n’y a plus de distinction entre l’interne et l’externe, tout fait du bruit, tout chauffe, il n’y a plus de repos. L’épuisement guette, les circuits se ferment car il faut bien que quelque chose se ferme : les poumons, le cœur, le foie, la rate, les reins chauffent. Tous ces wei se traitent en priorité sur Yangming, afin que la fermeture opère à nouveau et que manger et parler soient de natures différentes même si l’orifice est le même.
La digestion par les mots, la symbolisation, a son orifice de sortie à l’esprit lui-même qui, du coup s’enrichit, comme le corps le fait avec la nourriture et les saveurs.
Pour que l’esprit soit léger, les mots et les désirs se doivent de respecter le silence qui nous traverse tous. Une pléthore de réponses ne soulage en rien l’inquiétude. On peut avoir fait des années de psychothérapie sans pour autant se sentir apaisé. Ce qui apaise est d’un autre ordre.

Au chapitre 16 du Laozi, dont voici un extrait, on dit :

各歸其根。歸根曰靜
ge gui qi gen gui gen yue jing
Chacun fait retour à sa racine. Retourner à sa racine c’est ce qu’on appelle la tranquillité
靜曰復命。復命曰常,
jing yue fu ming . fu ming yue chang
La tranquillité c’est faire retour au destin. Faire retour au destin c’est ce qu’on appelle la constance,
知常曰明,不知常,妄作凶。知常容
zhi chang yue ming, bu zhi chang wang zuo xiong. zhi chang rong
Connaître la constance s’appelle la clarté (l’éveil), ne pas connaître la constance fait agir de façon désordonnée et malheureuse. Connaître la constance c’est pouvoir accueillir à l’infini.

Ce pouvoir d’accueillir à l’infini s’écrit rong 容. Le caractère représente le creux de la vallée sous le radical du toit. C’est comme le corps sensible, qui peut tout accueillir à condition d’avoir un toit, une clôture opérationnelle dirait l’immunologie moderne. Dans un cadre fiable et protecteur, une présence extrême est possible. Chang , la constance, est cet état de présence, cet « étant en train d’être » qui traduit le contact vivant avec la totalité. Là, pas de place pour les ruminations, les théorisations, les compréhensions par les mots. On est saisi, on ne saisit plus.

Les trois qualités du Yangming, fermeture, cohésion et défense, font de celui-ci la Mer des 5 organes et des 6 entrailles en tant que tous sont reliés, attachés (wei ). Elles permettent une sorte de rassemblement du désir en une posture érigée grâce au soutien du tendon ancestral (zongjin 宗筋) et de la mer des méridiens Chongmai 沖脈.
Ce désir rassemblé ne s’épuise pas en s’écoulant à l’excès vers l’extérieur. Le souffle défensif weiqi 衛氣 contribue à la clarté des orifices, donc à celle des images et des mots qui permettent de se relier au monde tout en préservant le détachement adéquat. Ce souffle défensif, dans son trajet nocturne, contribuera à la restauration de la vie des organes et des entrailles et à l’apaisement de la vie intérieure.
La fermeture, sceau du Yangming, est garante, par ailleurs, de l’ouverture appropriée, celle qui tiédit le corps et permet qu’ouverture et fermeture rythmique du souffle œuvrent à nourrir la vie (yangsheng 養生). Cette fermeture rappelle le toit sur la vallée, un toit qui protège et rend possible une ouverture par ailleurs.

En clinique :
Dans le JiaYiJing Livre X chap 4, le traitement de la maladie wei est abordé. On nous dit qu’il faut traiter en tonifiant les points ying et en faisant communiquer les points shu. Quelle que soit le wei, des poumons, du cœur, des reins, de la rate ou du foie, il faut traiter sur yangming, tout en associant les ying et les shu des organes concernés. Nous ne nous étendrons pas plus dessus, d’autres le feront certainement.

Nous évoquerons plutôt un seul point qui, dans mon expérience, a son intérêt lorsque, dans le contexte clinique, la fonction masculine et la question de l’incertitude, en tant que dynamique de vie, sont blessées.
Le point weicang胃倉, grenier de l’estomac, 50V, est un point intéressant pour cela.
A deux reprises, ce point a eu un résultat spectaculaire chez des hommes venus consulter pour colique néphrétique. Dans le jour qui a suivi la poncture du point, le calcul, avéré à l’imagerie, a été expulsé sans douleur. Ces hommes, à l’entretien, avaient tous deux une difficulté à se déterminer dans des choix pour lesquels ils attendaient une forme de certitude avant de se décider. Leur décision en a été, dans les deux cas facilitée.
Lorsque ce point est associé au 10DM lingtai 靈臺, la terrasse des esprits, l’effet se double d’une tranquillité et d’une assurance retrouvée. Comme si un sol intangible se constituait sous leurs pieds.

Ce point s’est révélé efficace pour résoudre ou atténuer des poussées de rectocolite hémorragique ou de maladie de Crohn chez un certains nombre de femmes venues consulter. Toutes, sans exception, faisaient état d’une relation à leur mère extrêmement complexe où l’attachement excessif se doublait d’un agacement pouvant aller jusqu’à la haine. Elles se sentaient prisonnières d’affects sur lesquels elles n’avaient aucune prise, aucun détachement possible. Chez ces femmes, il n’y avait pas forcément un défaut de présence paternelle mais celle-ci n’avait comme pas de poids pour influer sur ce huis-clos mère-fille.
La poncture du 50V a opéré une sorte de relâchement, transitoire le plus souvent, dans cette tension relationnelle, tout en calmant les crises. Malheureusement, les patientes, souvent, après quelques séances, ont renoncé à poursuivre. Je pense que dans ces cas, le désir est double : se décoller et rester attachée.

En conclusion provisoire, nous dirons que nous appelons énergie masculine, dont l’empreinte est forte sur Yangming, la dimension qui nous permet de tenir debout malgré l’incertitude qui peuple notre vie quant aux questions essentielles que sont la vie, la mort, la relation affective, la sexualité, la perte, la différence… Ces questions nous habitent et si les mots pour les traiter manquent, l’esprit s’agite et les désordres s’ensuivent.
La transmission masculine n’est pas qu’une affaire de père. En fait c’est à travers les générations que cette transmission peut ruisseler et tranquilliser la descendance. Il ne s’agit pas de tenir des discours préparés à ses enfants mais plutôt de les ordonner en soi afin que la présence de l’adulte, femme ou homme, soit une source de paix pour le corps des enfants.
La façon que nous avons de digérer, de symboliser, de nous représenter ces domaines, fournit des images et des mots qui donnent du sens à l’existence, tout en sachant qu’ils demeurent à jamais insuffisants et que nous ne viendrons pas à bout du mystère.
Le silence est constitutif de notre essence.
Remarquons enfin que le 15ème luo, la grande liaison de l’Estomac, se nomme Xuli 虛理, littéralement « la structure du Vide », déjà longuement traité dans les actes du congrès de Gien (2003).
Yangming semble structurer le vide afin qu’il ait une fonction dans le corps avec l’appui de zongqi 宗氣, souffle rythmique ancestral, participant au rassemblement des tendons (zongjin). La vitalité des ouvertures, des fermetures et des rythmes, dépend de la bonne capacité de fermeture du Yangming. Cela se répercutera aussi sur le bon fonctionnement du 16ème luo ou Grande liaison de la rate, Dabao 大包, Enveloppe du Grand, afin que de l’appui sur le vide découle un autre appui dans notre relation à l’immensité.

La fermeture opérée par Yangming installe une limite vivifiante pour que le souffle sache où s’arrêter. S’ensuit la bonne défense, la bonne relation à autre que soi, faite de relation et de détachement.
La transmission masculine, qui passe par les femmes comme par les hommes à travers les générations, c’est la transmission de la tranquillité face à l’inconnaissable qui est, de toute façon, irréductible.